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Sophie Daull

Picture of French winner Sophie Daull

Sophie Daull, comédienne, écrivaine, née dans l’Est en 1965                                                       

C'est l'étude de la musique au Conservatoire National Supérieur de Strasbourg qui l'éveille très tôt à la pratique artistique. Depuis, son parcours s'oriente vers une recherche toujours plus fouillée du monde des lettres, des sons et du mouvement.

Elle a dansé avec Odile Duboc, Georges Appaix et Jean Gaudin.

Au théâtre, elle a travaillé avec Brigitte Jaques-Wajeman, Carole Thibaut, Jacques Lassalle, Hubert Colas, Alain Ollivier, Stéphane Braunschweig Alain Barsacq et Agathe Alexis, et plus récemment Elisabeth Chailloux et Roland Auzet

Elle est l’auteure de Camille, mon Envolée (2015), Prix du Premier Roman du magazine Lire, de La Suture (2016) et de Au grand Lavoir (2018), publiés aux Editions Philippe Rey. Les deux premiers sont disponibles au Livre de Poche.

On entend régulièrement sa voix sur France Culture.

La pratique de ses métiers ne se séparant jamais des questions pédagogiques, elle est régulièrement impliquée dans des missions de transmission en direction de publics très différents. Elle a récemment passé dix mois avec les détenus du Centre de Détention de Melun pour y conduire des ateliers d’écriture, dans le cadre d’une résidence d’écriture octroyée par la Région Ile de France.

Winning Book

Au Grand Lavoir

Une romancière participe à une émission littéraire télévisée à l’occasion de la parution de son premier livre. Elle ne se doute pas qu’au même moment son image à l’écran bouleverse un employé des Espaces verts de la ville de Nogent-le-Rotrou. Repris de justice pour un crime commis il y a trente ans, menant désormais une vie bien rangée, ce dernier est confronté de façon inattendue à son passé, à son geste, à sa faute. Car la romancière est la fille de sa victime. Et, dans cinq jours, elle viendra dédicacer son ouvrage dans la librairie de la ville. Un compte à rebours se déploie alors pour cet homme solitaire, dans un climat à la fois banal et oppressant, en attendant le face-à-face qu’il redoute mais auquel il ne pourra se dérober. Dans ce texte où chaque personnage est en quête d’une réparation intime, Sophie Daull intervient pour affirmer la fidélité qu’elle voue aux disparus, aux fleurs et aux sous-préfectures. Un roman brillamment construit sur les ambiguïtés du désir de pardon.

Au Grand Lavoir Cover

Publishing House

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Éditions Philippe Rey

Excerpt

Jeudi soir

L’autre soir, j’étais flapi. J’aime pas les jours de feuilles mortes. Ça casse les reins. La souffleuse en sac à dos pendant des heures, c’est vraiment la punition. Le bazar est aussi lourd et mal conçu que le paquetage de vingt-cinq kilos des mecs de 14-18. Je sais pas pourquoi ils nous avaient changé le programme : on devait être de bulbes, ils nous ont collés de feuilles mortes, cantonnés sur la route de Chartres, à faire d’énormes tas de feuilles contre les troncs des platanes, entre la bifurcation d’Alençon et l’hypermarché, là où le trafic est le pire. Pour ceux qui connaissent Nogent, c’est tout dire.

J’étais passé à Ma vie en bio m’acheter un plat tout fait – quinoa à la crème de cerfeuil –, avec le projet comme tous les soirs de me caler bien tranquille devant la télé.

Depuis un moment, je vais plus boire un coup avec Gilbert après le boulot, il se met minable, et moi ça me gêne. Des fois il sait même plus où il a garé la fourgonnette.

Et puis de toute façon, au Relais de la Poste, ils ont pas de jus de tomate, et Gilbert, ça l’emmerde que je picole pas. Ça l’emmerde que je picole pas, ça l’emmerde que je sois végétarien, ça l’emmerde que je parle pas foot. Comment je pourrais lui dire à Gilbert que c’est en taule que j’ai attrapé le dégoût de la viande ? À cause d’un mec que j’ai rencontré làbas, qui était aussi raffiné que lui est banal, qui disait que ne pas manger carné était la marque d’un esprit supérieur, qui faisait du taï-chi et du yoga, qui savait cuisiner le manioc et la feuille de bétel, l’oeuf de cent ans et la kacha, qui dormait

dans des pyjamas en soie la tête au nord, à cause du feng shui ? On a été libérés ensemble. Lui avec un non-lieu, moi pour bonne conduite. Et puis on a vécu huit ans ensemble, comme mari et femme. Alexandre, il s’appelait. Le grand Alexandre n’est plus, et Gilbert est mon petit chef.

J’étais donc dans mon canapé, avec la barquette en carton sur les genoux, réchauffée grâce à mon ami le micro-ondes, pendant que mon autre amie la télé me livrait sa cargaison d’images. Je zappais sur les trucs qui hypnotisent facilement, les émissions pleines d’experts qui commentent pendant des heures l’actualité – politique, culturelle, économique.

Et puis soudain, j’ai lâché la fourchette, je me suis étranglé.

À l’écran il y avait une femme au visage pointu qui parlait plein cadre.

Putain cette nana je la connais j’en suis sûr.

J’ai monté le son et j’ai mieux regardé. La voix aussi je la connais. J’écoute. La femme a écrit un bouquin, c’est pour ça qu’elle est l’invitée de cette émission littéraire. Le bouquin, c’est pour sa fille qui est morte à seize ans. Elle parle de trucs pénibles, du deuil, de la perte, des fantômes et tout ça. Ses mains sont mobiles, ses gestes me sont désagréablement familiers. Et puis tout à coup je comprends, je recolle les morceaux.

Mais qu’est-ce qu’elle vient foutre dans ma télé cette gonzesse ?

Celle qui parle à la télé, c’est la fille de la femme que j’ai massacrée il y a trente ans. Non seulement ça fait un choc, mais en plus ça rajeunit pas.

Treize ans que je suis sorti de centrale, six ans qu’Alexandre est mort, cinq que je suis planqué ici, et je crois bien que ça fait au moins deux décennies que j’ai pas vraiment repensé à toute cette histoire, sauf pour le bluff avec les psys et les

assistantes sociales du suivi médico-judiciaire.

Je suis resté comme ça la gueule béante devant l’écran, la zapette pendouillant entre mes cuisses, complètement paralysé. L’odeur de feuilles pourries incrustée dans mon jogging remontait sous mes narines, mélangée à celle, aigre, du cerfeuil refroidissant. Il y avait une sorte de court-circuit dans mes neurones, une décharge temporelle qui rembobinait les années dans un foutoir assourdissant.

Je me suis souvenu d’un truc qu’Alexandre m’avait raconté – j’avais mal écouté parce que je décrochais toujours quand il étalait sa culture. Une histoire de mouches grecques, où un type, qui a tué sa mère-la-reine pour venger son père-le-roi, mettant ainsi un terme à une longue histoire de famille déjà bien sanglante et compliquée, se retrouve harcelé par des bestioles qui s’accrochent dans ses cheveux, dans ses habits, dans ses pensées, jusque dans ses rêves. Elles lui bourdonnent à longueur de journée des scies assommantes sur le remords, la faute, le pardon impossible, etc. Des furies au nom compliqué, quelque chose avec des i partout.

En allant me coucher, ça faisait bbbzzz dans ma tête…

 

 

 

Le type qui a tué ma mère de quarante et un coups d’Opinel, après l’avoir violée une nuit de janvier avec un manche de pelle à neige, a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité. Dans la mesure où il ne possédait aucune des caractéristiques du récidiviste, que les experts en assises l’avaient jugé « réadaptable », sans compter que son parcours pénitentiaire était irréprochable, il a été libéré après avoir purgé les dix-huit ans incompressibles.

On trouve facilement, dans les archives judiciaires ou de la presse, les détails du crime, du procès, et même de son séjour en prison au cours de ses premières années d’incarcération, puisqu’il a fait l’objet d’un long documentaire télévisuel, où il apparaît particulièrement photogénique.

A star is born.

La femme de coeur que je suis, humaniste et progressiste, ne peut qu’applaudir à l’exemplarité de cette expérience de reconstruction : la cellule comme cabine d’ascenseur social, la vie derrière les barreaux comme stage d’épanouissement personnel, mené à bien avec succès.

Moi aussi j’ai pris perpète. Dans un cloaque de chagrin croupi, d’amnésie forcée, de refoulement vaseux, qui a fini par s’assécher, discrètement nauséabond. Mais après trente ans passés dans ce génial sarcophage, la croûte gratte, la plaie reparle. Quelque chose suinte qu’il faut nettoyer à grandes eaux.

Alors j’irai au grand lavoir là-bas, où la mémoire se récure contre le granit rugueux, où la langue se rince au torrent qui mousse comme un savon d’encre, où la fiction fait Javel. Je regarderai l’eau crasseuse s’écouler dans une grande synovie de mots et je laisserai sécher les éclaboussures au soleil de leur consolation. Grande lessive.

Un personnage s’impose. Quand je me penche au-dessus des derniers reflets, c’est lui que je vois. Star un jour, star toujours.

Le type qui a tué ma mère sera donc jardinier municipal à Nogent-le-Rotrou.

 

 

Vendredi matin

J’ai pas dormi de la nuit.